Critiques Spectacles

Andrea Sitter & Flora St. Loup / I am not an angel / Un insolite duo

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Photos J.M. Gourreau

 

Andrea Sitter et Flora St. Loup :

Un insolite duo

 

Pour ceux qui suivent le parcours d’Andrea Sitter, sa dernière pièce, créée avec Flora St. Loup, I am not an Angel, aura pu autant ravir qu’étonner par son ton badin, espiègle et facétieux. Certes, le penchant d’Andrea Sitter pour l’humour et la dérision sourd dans la plupart de ses œuvres, notamment dans La reine s’ennuie (2004), Im Kopf, (2007) ou Bosso Fataka (2017) ; mais il s’y trouve le plus souvent sous forme de « piques », d'éclats épars au sein de ses pièces, comme pour les enrichir, leur donner une autre vie. Comment cette artiste romantique, empreinte d’une ineffable douceur, d’une poésie et d’une délicatesse à nulle autre pareilles, a-t-elle pu sortir de sa réserve et se lâcher au point de se commettre avec sa comparse Flora St. Loup dans une farce aussi spirituelle que drolatique?

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Les rencontres impromptues font parfois bien les choses. C’était il y a environ un an et demi, à Vienne (Autriche), dans le salon de Flora. Les deux artistes de la même génération se découvrent de nombreux talents et points communs : mêmes penchants pour l’humour et la comédie - mais aussi la tragédie -, même culture littéraire et poétique franco-germanique, mêmes goûts pour la musique et la danse. Il est vrai que Flora tout comme Andrea se passionne pour les formes les plus diverses de l’art dès l’âge de 5 ans, la première surtout pour le piano et le chant qu’elle peaufine à la Sorbonne à Paris puis au Mozarteum de Salzbourg, la seconde pour la danse qu’elle aborde à Munich avant de découvrir Alwin Nikolaïs, Pina Bausch et Carolyn Carlson… L’envie, le besoin de partager leur ambivalence culturelle, française et germanique, les étreint. Il en nait très vite la dramaturgie de cet « opéra biplace » dansé, plein d’esprit, d’humour acide et de mordant : une brève allusion à l’éventuel retour sur notre bonne vieille terre d’un ange qui aurait été expulsé du paradis et qui retrouverait son apparence humaine, avec ses qualités certes mais aussi ses démons…, allégorie mise en scène avec une candeur, une perfidie, une malice rare qui, loin de nous attrister, nous divertissent et nous font bien rire… A bien y réfléchir cependant, ces facéties et ces travers déclinés avec sincérité sur le ton de la dérision, lesquels évoquent l’enfance et son cortège de bêtises, la recherche de l’amour, de ses rituels et de ses conséquences profondément humaines, sont le reflet de l’exacte vérité. Ainsi faut-il voir Andrea, à l’issue du spectacle, sectionner avec une délectation et une rouerie diabolique les capitules des fleurs du bouquet qu’elle tient à la main, lesquels tombent sur le sol comme les têtes de l’échafaud ou les sexes de malfrats que l’on châtre, ce sous les vocalises aussi faussement  pathétiques que déchirantes de sa comparse…

Non, cette chorégraphe-poétesse-danseuse n’est pas un ange, comme elle l’annonce tout de go dans le titre de cette création* ; sa comparse compositrice-pianiste-vocaliste non plus, d’ailleurs... Mais qui peut vraiment se targuer de l’être ?

J.M. Gourreau

I am not an angel / Andrea Sitter & Flora St. Loup, Paris, Le Regard du Cygne, 16 novembre 2018, création dans le cadre du Festival « Signes d’automne ».

*En fait le titre de cette œuvre est celui d’une composition musicale de Flora St. Loup écrite pour le Chemin des anges, créée à Vienne en 1999.

Mourad Merzouki / Vertikal / A la conquète du firmament

 

Ph. L. Philippe

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Photos Laurent Philippe

 

Mourad Merzouki :

A la conquête du firmament

 

Aussi fabuleux que stupéfiant : ces mots ne sont pas trop forts. Jamais l’osmose entre trois artistes d’obédience diamétralement opposée, à savoir le chorégraphe Mourad Merzouki, le musicien Armand Amar et le concepteur des lumières Yoann Tivoli n’aura été aussi prégnante, aussi profonde, aussi puissante. Au fond, on n’en attendait pas moins de Mourad : chaque nouveau spectacle de ce chorégraphe, fidèle au langage du hip-hop qu’il a érigé « en mode d’expression artistique à part entière », est en effet un pas en avant vers la nouveauté, le développement et l’évolution de l’art de Terpsichore. Quant au compositeur Armand Amar auquel l’on doit la merveilleuse partition de Pixel, il eut été difficile pour le chorégraphe de ne pas à nouveau faire appel à lui pour la musique de Vertikal. Ce dernier a su faire dialoguer la musique et la danse, auréoler les évolutions des danseurs-circassiens d’une musique enveloppante, envoûtante et planante qui sied tellement bien à cette création que l’on ne peut désormais plus la concevoir sans elle…

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                 Ph. L. Philippe                                                                             Ph. L. Philippe                                                                           Ph. C. Cottier

Dans cette œuvre, suite logique de Pixel qui projetait ses interprètes dans la troisième dimension, Mourad se confronte cette fois à la verticalité, domaine qu’il n’avait encore jamais eu l’occasion d’aborder. Ce sont les approches de Fabrice Guillot, directeur artistique de la compagnie Retouramont, pionnière dans la pratique de la danse verticale et référence dans cette discipline, qui lui a donné l’envie de s’y adonner à son tour. Comment conquérir, s’approprier l’espace aérien par la danse,  se demandait depuis quelque temps Mourad, comment conférer à cet art cette légèreté, cette immatérialité, apanage des êtres évoluant dans les airs ? Il lui fallut alors élaborer de nouveaux appuis pour ses danseurs, modifier fondamentalement leur rapport au sol. « Les jeux de contact entre les interprètes sont bousculés », nous confiait-il. Et de poursuivre : Dans cette œuvre, « le danseur est tour à tour socle et porteur ou, au contraire, voltigeur, marionnette animée par le contrepoids de ses partenaires au sol ». L’effet est saisissant. On ne peut en effet s’empêcher de penser aux elfes et sylphides des ballets romantiques voltigeant, grâce à de fins cordages, comme des lucioles dans les forêts profondes et mystérieuses chères aux poètes du XIXème siècle. En fait, si le plateau reste l’une des surfaces largement utilisées par les danseurs, les structures monumentales en fond de scène, sortes de tours d’escalade amovibles en trois parties, le sont tout autant, permettant à cinq danseurs attachés par un baudrier d’évoluer comme en apesanteur au dessus de la scène sur laquelle leur répondent en écho cinq autres danseurs au sol. Il en résulte un jeu fascinant, dans le final de l’œuvre notamment, lequel, grâce aux lumières et aux clairs-obscurs de Yoann Tivoli, laisse une impression de deux mondes qui tantôt se côtoient, tantôt s’interpénètrent dans la plus parfaite harmonie, voire d’un univers plein de douceur et de poésie, traversé par un long fleuve tranquille qui, malgré ses hauts et ses bas - traduisez ses envolées et ses chutes - génère sur son passage une ineffable sensation de volupté et de liberté mais, surtout, de calme et de paix.

Malgré ses débuts peut-être un peu trop lents qui pourraient, à mon goût tout au moins, être un tantinet raccourcis, cette création, qui fait appel tant au hip-hop qu’à la danse contemporaine et aux arts du cirque, reste et restera un des fleurons marquants de la compagnie Käfig.

J.M. Gourreau

Vertikal / Mourad Merzouki, MAC Créteil, du 9 au 14 novembre 2018, dans le cadre de la 5ème édition du festival de danse Kalypso.

Prochaines représentations :

-         Châlons-sur-Saône, L’espace des arts, du 3 au 4 décembre 2018.

-         Sceaux, Théâtre les Gémeaux, du 7 au 9 décembre 2018.

-         Paris, Grande halle de la Villette, du 12 au 15 décembre 2018.

-         Montpellier, Le Corum, du 18 au 20 décembre 2018.

               

Bruno Beltrão / Inoah / La force du désespoir

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Photos B. Beltrão & K. Behrendt

Bruno Beltrão :

La force du désespoir

 

Bruno beltrao portraitOn se demande bien, à l’issue d’Inoah, la dernière création du brésilien Bruno Beltrão, où se trouve « la figure du migrant, pionnier d’un monde ouvert », postulat des sociologues Marie Poinsot et Serge Weber, auteurs du livre Migrations et mutations de la société française, l'état des savoirs, source de cette création. Une œuvre étonnante, mâtinée de hip-hop, au sein de laquelle dix danseurs se livrent à un sabbat méphistophélique d’une époustouflante virtuosité… Le titre de la pièce, quant à lui, n’est guère plus explicite : Inoah, en effet, est le nom d’une ville du Brésil proche de Rio de Janeiro où Bruno Beltrão et sa compagnie, le Grupo de Rua, ont leur port d’attache. Alors, quel message le chorégraphe a-t-il voulu nous délivrer au travers de ce spectacle qui a l’heur de nous surprendre, de nous étonner, de nous fasciner, bien que l’on n’en saisisse pas le sens ?

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                                                                                                            Photos B. Beltrão

Certes, les migrants sont souvent des êtres désemparés, animés d’une force qui caresse le désespoir et qui peut les conduire à des actes frôlant la folie. En fait, c’est cette extravagance, cette fièvre frénétique, ces troubles schizophréniques dont ils sont empreints et qui sont reflétés par ces dix extraordinaires danseurs, tous des hommes, qui nous envoûtent, qui nous subjuguent, voire qui nous font peur. Se confronter aux autres et, en même temps, faire corps avec certains d’entre eux dans la même souffrance, conduit nécessairement tant à la solitude qu’au rapprochement, à la formation de groupuscules, au duel… C’est en effet tout cela que l’on peut voir sur scène mais ce qui nous captive, qui attire réellement notre attention est tout autre chose. Ce qui nous séduit en fait, voire nous laisse pantois mais aussi nous déroute, c’est cette gestuelle impulsive novatrice fort originale qui déconstruit entre autres les bases du hip-hop pour les enrichir, les complexifier, les rendre plus prégnantes, plus tarabiscotées et, de fait, plus affriolantes. Une chorégraphie viscérale, sans semble t’il de ligne directrice, assemblage de petits gestes secs et nerveux à l’image de décharges électrisantes qui traverseraient les corps comme un influx, générant des impulsions désordonnées difficiles à maitriser. Une partition de grondements sourds et profonds qui pourraient être issus des entrailles de la terre, fruits de l’imagination du compositeur brésilien Felipe Storino, souligne encore cet état qui traduit chez les protagonistes de l’œuvre une âme, un for intérieur indécis, tourmenté, torturé. Il en résulte une danse sophistiquée à l’extrême, étirant, tordant et désarticulant les corps, ponctuée de sauts, de plongeons au sol et de courses éperdues, comme pour les libérer de la violence dont ils sont imprégnés et qui traduit on ne peut mieux le malaise, voire le chaos qui règne au Brésil en ce moment.

J.M. Gourreau

Inoah / Bruno Beltrão, le Centquatre-Paris, du 6 au 10 novembre 2018, dans le cadre du Festival d’automne à Paris.

 

Sylvère Lamotte / Les sauvages / Serions-nous tous des sauvages ?

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Photos J.M. Gourreau

Sylvère Lamotte :

Serions-nous tous des sauvages ?

 

P1380601 copieLes Sauvages. Certes, de prime abord, ce terme évoque la violence avec tout ce qu’il peut y avoir de sous-jacent, de propre à la bête, d’animal ; il implique donc le laisser aller à ses mauvais penchants et instincts, en privilégiant ses impulsions barbares et cruelles, ses mouvements d’humeur envers l’autre, les autres. Mais est aussi qualifié de sauvage celui qui vit et agit de façon impulsive, qui fuit les contacts humains, la société, celui qui se cache et se réfugie en lui-même, ce « en répudiant purement et simplement les formes culturelles », comme l’exprime fort justement Claude Levi-Strauss. En fait, étymologiquement, sauvage, c’est l’antonyme de civilisé, celui qui habite la forêt, silva, en latin. Et, par corollaire, fuir la société conduit à manquer de finesse et de goût d’une part, à se replier sur soi-même d’autre part. Le sauvage marque donc la frontière entre l’Homme et l’animal. Cela signifierait-il que le sauvage est incapable non pas d’éprouver des sentiments non agressifs mais de les manifester ? Ne serait-ce pas également une facette de notre personnalité que l’on pourrait afficher temporairement dans certaines circonstances, un comportement, une pulsion négative, fugace et éphémère que, finalement, l’on réprimerait lorsque l’on réalise qu’elle nuit à la société, à notre Société ?

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La Société. Le mot est lâché. Nous ne pouvons pas vivre seul, ce n’est pas dans notre nature. Alors, comment approcher l’autre, comment établir le contact avec lui, quelles relations le « sauvage » peut-il nouer avec l’autre, les autres ? Et, partant, comment l’individu peut-il se fondre dans la société ? C’est tout cela que l’on retrouve dans Les Sauvages, la seconde œuvre de Sylvère Lamotte. Un réel coup de maître. Pour ce jeune chorégraphe, la première réponse à l’abolition des distances se trouve dans le toucher, à l’origine, le tact. Un mot qui se décline de façon plurielle, qui ne fait que refléter, selon Carl Gustav Jung, l’extrême ambivalence des sociétés, des religions et des cultures. C’est d’ailleurs le premier des sens extéroceptifs que nous développons. « Pour atteindre son but, nous dit la philosophe Josy-Jeanne Ghedighian-Courier, ce sens exige la présence concrète de tout ce qui constitue l’autre, animé ou inanimé. Quand bien même serais-je aveugle, toucher m’imposera de bouger les bras, la main ou, encore, de diriger mes lèvres vers l’objet de ma curiosité ou de mon désir ; je franchirai, si je l’ose, une distance. Qu’elle soit banale, intime, sacrée ou objet de propriété, son franchissement déclenchera des signaux d’alerte, car l’objet ne sera plus intact. Il portera la trace matérielle ou symbolique sur laquelle se sont fondés bien des interdits. »

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L’œuvre qui se déroule sous nos yeux est d’une richesse à nulle autre pareille. Tout se déroule dans l’urgence. La violence, la sauvagerie sous-jacente mais constante sont présentes dans toutes les actions, les faits et gestes de ces cinq hommes livrés à eux-mêmes sur le plateau. Tous les sentiments sont présents, de l’amour à la haine, en passant par la colère, l'espoir, la joie, la surprise, la compassion, la pitié, la peur, la tristesse... ce qui peut surprendre quand on parle de sauvage. J’avais déjà vu en d’autres temps et circonstances ce spectacle (cf. dans ces mêmes pages ma critique en date du 20 décembre 2017). J’y retrouve toute la force, toute la puissance, toute la violence sourde et contenue de ces êtres au même diapason, livrés à eux-mêmes, l’émotion qui se dégage de leur « jeu » mais, surtout, leur cohésion, leur solidarité que l’on retrouve bien évidemment à un degré certes différent dans les sociétés animales. Si le vecteur en est le toucher, le récepteur, l’interface en est la peau. Le contact direct est indubitablement le véhicule principal de l’émotion, de l’échange, le moyen le plus efficace pour établir une relation, pour créer une peau « commune ». Plus il est puissant, plus il permettra une connexion rapide à l’autre. D’où l’utilisation et l’importance dans ce spectacle de cet art(ifice), de cet outil qu’est la danse-contact et de cette gestuelle proche des arts martiaux, rapide, énergique, brutale, spastique. Tout individu qui touche est aussi touché : celui-ci est nécessairement contraint de lâcher prise et de remettre en cause tant sa manière de vivre que ses propres conceptions. D’où l’émotion et la chaleur qui jaillissent, qui sourdent parfois avec force de ces étreintes poignantes, de ces rapports fraternels bouleversants, de ces portés athlétiques empreints d’un charisme inattendu, de ces soubresauts de folie angoissante, de ces mains qui caressent mais qui sont aussi celles de la flagellation, de ces châtiments cruels mais nécessaires qui parcourent et émaillent l’ensemble de la pièce… Un spectacle servi par des lumières qui soulignent et exacerbent l’ivresse et les passions qui émanent de l’œuvre, laquelle vous bouleverse jusqu’aux tréfonds de votre âme…

J.M. Gourreau

Les sauvages / Sylvère Lamotte, L’Etoile du Nord, du 25 au 27 octobre 2018, dans le cadre du festival Avis de Turbulences #14.

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Nicole Mossoux-Patrick Bonté / Miniatures / Aux confins de l'étrange et du surnaturel

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                  Alecto                                                                                     Vice versa                                                                                           Alecto

                                                                                                               Photos J.M. Gourreau

 

Nicole Mossoux - Patrick Bonté :

Aux confins de l’étrange et du surnaturel

 

Voilà un nouveau spectacle signé Nicole Mossoux et Patrick Bonté au sein duquel on retrouve l’atmosphère étrange et mystérieuse, quasi-surnaturelle qui auréolait leurs premières œuvres (Les dernières hallucinations de Cranach l’Ancien, Les petites morts, La dernière tentation). Miniatures se compose en fait de quatre petits joyaux chorégraphiques aux confins de la danse et du théâtre, composés indépendamment les uns des autres et réunis pour la circonstance. La soirée s’ouvre sur Alecto, un solo aussi fantasmagorique que poignant créé tout dernièrement aux Brigittines à Bruxelles et magistralement interprété par Vilma Pitrinaite : cette euménide incarne l’une des divinités vengeresses de la Grèce antique chargées de châtier implacablement les auteurs de crimes impunis, de pourchasser sans relâche leurs commanditaires, de persécuter inlassablement les meurtriers. Toute droite sortie des enfers, perchée sur sa chaise dans une posture hiératique, cette gorgone qui émerge de la nuit, de par son regard inquisiteur et incisif et sa gestuelle torturée, va petit à petit vous fasciner puis vous culpabiliser et vous glacer le sang au point d’éprouver un salutaire sentiment de soulagement lors de sa sortie de scène.

Second volet de ce spectacle, Vice versa, créé au Festival international des Brigittines, en 2015, est une pièce tout aussi brève mais non moins poignante qui évoque la démence mais aussi la connivence et la complicité de deux femmes, alias Frauke Mariën et Shantala Pèpe, deux fidèles interprètes de la compagnie, sur une étonnante chanson nostalgique, épique et tragique des Anneaux de Marianson avec la voix de Michel Faubert et l’orchestration de Jérôme Minière. Cette comptine lancinante d’essence moyenâgeuse, qui allie douleur et résignation tout comme l’Erlenkönig de Goethe auquel elle fait penser, est servie par une chorégraphie chaloupée répétitive et très suggestive, évoquant les effets et ravages de la violence qui règne un peu partout dans notre monde. Ce duo se veut en fait une réaction pacifique à ce mal qui ronge l’univers mais il s’avère impuissant à l’enrayer.

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                      (At) the Crack of Dawn                                                            Alban                                                                   (At) the Crack of Dawn

La troisième pièce de ce programme, créée à Bruxelles au Festival XS du Théâtre National de la Communauté française de Belgique en mars 2017 est un solo tout aussi étrange, Alban, sur une bande son remastérisée d’après Jürg Frey. Cette œuvre met en scène un « homme-fleur aux tentacules carnivores » aux prises à un combat contre lui-même, tiraillé par les pulsions de vie et de mort qui parsèment son adolescence, désir de vivre opposé au désir de mourir et au suicide, apanage de l’effondrement de son organisation psychique. Là encore, une œuvre puissante qui force la réflexion et qui atteint son paroxysme dans les dernières minutes, magistralement interprétée sur scène par Victor Dumont. Une lutte perpétuelle captivante aux relents de profonde souffrance intérieure dans l’infinie mélancolie de la partition musicale.

Le spectacle prenait fin d’une manière plus ludique avec un trio féminin, (At) the Crack of Dawn, autrement dit À l’aube, œuvre qui évoque les frasques aussi chaotiques que déjantées d’un trio de jeunes filles délurées sur une plage au petit matin. Un contre-jour du plus bel effet découpe leurs corps sur le bleu du ciel à l’aube naissante et met en valeur leur sensualité autant que leur sculpturale silhouette en mouvement.

J.M. Gourreau

Miniatures / Nicole Mossoux - Patrick Bonté, Centre Culturel Wallonie-Bruxelles, Paris, 23 et 24 octobre 2018.

 

Ohad Naharin / Venezuela & Mamootot / Une danse de l'urgence

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Venezuela

Photos Ascaf

 

 

Ohad Naharin :

Une danse de l’urgence

 

Diable d’homme ! Il est rare de vivre au cours d’un spectacle un tel déchaînement chorégraphique qui vous enveloppe, vous angoisse, vous prend aux tripes, vous torture à ce point… Car cette explosion de puissance et d’énergie débridée qui vous oppresse, vous submerge et qui monte en puissance jusqu’à éclater aux derniers accents de l’impétueuse partition du groupe rock Rage Against the Machine, vous embarque dans l’épicentre d’une tornade au point que, lorsque subitement tout s’arrête, vous vous demandez si vous n’avez pas vécu un cauchemar… Comment des êtres humains peuvent-ils en effet, au cours de soli plus impétueux et plus impressionnants les uns que les autres, se tordre, se désarticuler, être secoués par une telle avalanche de convulsions et de spasmes, qui les conduisent quasiment au bord de la rupture de leurs muscles, de leurs ligaments, de leurs os ?

Rien pourtant ne laissait présager un tel déferlement de violence et de rage, parfaitement contenues d’ailleurs. Créé l’année dernière mais encore jamais représenté en France, Venezuela du chorégraphe israélien Ohad Naharin, une pièce en deux parties, ne délivre aucun message si ce n’est peut-être qu’il est tout à fait possible de vivre dans l’harmonie et la paix pour peu qu’on le veuille réellement. Mais souvent la machine se dérègle sans que l’on sache pourquoi et la violence endiablée reprend bien vite le dessus. L’œuvre, en effet, débute dans une sérénité impressionnante, sur des chants grégoriens, par l’avancée d’un petit groupe de danseurs, de noir vêtus, tournant le dos au public. Leur marche est lente, solennelle et cérémonieuse, empreinte d’une sourde gravité. Au fil du temps, alors que la musique quasi-religieuse se transforme en tango puis en rap (Dead Wrong de « Notorious B.I.G. ») sous la baguette magique de Maxim Waratt* et que le groupe s’enrichit petit à petit de nouveaux danseurs tout droit sortis de la coulisse, la danse devient de plus en plus vive et impétueuse, plus sensuelle aussi, avant de se transformer en véritable bacchanale sur du rock (Bullet in the head du groupe « Rage Against the Machine ») dans la seconde partie de l’œuvre. En fait, une lecture attentive et réfléchie de cette pièce nous permet de déceler une grande similitude chorégraphique et architecturale entre les deux parties, celles-ci ne se différenciant nettement l’une de l’autre que par une musique d’un esprit diamétralement opposé, ce qui illustre parfaitement les oppositions et conflits qui secouent le monde d’aujourd’hui.

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Mamootot

Photos Gadi Dagon

 

 

Autre facette de ce chorégraphe avec Mamootot (mammouth en hébreu) qui date de 2003. L’œuvre n’a pas pris une ride en quinze ans d’existence. La scénographie que Naharin adoptait à l’époque, à savoir celle de placer les spectateurs tout autour du plateau comme s’il s’agissait d’un ring, ne surprend plus outre mesure aujourd’hui. Toutefois, on ne peut que rester admiratif devant l’originalité et l’inventivité non seulement de la gestuelle chorégraphique, d’une géométrie et d’une musicalité remarquables, mais aussi de la bande sonore, également entièrement composée par le chorégraphe. Si cette pièce - elle aussi - ne repose sur aucun argument, elle a l’heur de séduire autant par son caractère ludique et plein d’humour que par l’originalité de sa construction, mais surtout en raison de la franche intimité que l’on partage avec les danseurs, lesquels utilisent dans leurs évolutions une partie des fauteuils du 1er rang... Enfin, la chorégraphie est servie par des danseurs d’une présence et d’une technicité ahurissante qui mettent parfaitement en valeur son architecture, son originalité et sa beauté. Voilà à nouveau une pièce caractéristique de la méthode « Gaga » qui prône la rencontre, l’écoute, le dialogue, l’entente et le plaisir dans l’effort.

J.M. Gourreau

Venezuela & Mamootot / Ohad Naharin, Batsheva Dance Company, du 10 au 12 et du 16 au 21 octobre 2018.

Claire Croizé / Evol / Va comme j'te pousse...

 

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Photos Herman Sorgeloos

 

 

Claire Croizé :

Va comme j’te pousse…

 

Evol : l’anagramme de Love. Certes, il est bien question d’amour dans ce spectacle. Mais pas seulement. Si ce sentiment le parcourt, l’auréole, le traverse, là n’est pas vraiment son propos. En fait, ne cherchez pas de trame ou de fil conducteur, il n’y en a pas. Evol, c’est aussi le début du mot Evolution… En fait, le spectacle a pour origine la première des dix Elégies de Duino de Rainer Maria Rilke et la chorégraphe nous confie avoir proposé à ses quatre interprètes de traduire par le geste leur ressenti quant à la substantifique moelle de ce poème. Ces élégies - dont le nom est dérivé du Château de Duino sis près de Trieste où Rilke fut invité par son amie et mécène, la princesse Marie von Thurn und Taxis-Hohenlohe à laquelle est dédié ce recueil - posent la question de l’essence de l’être humain, de l’amour de l’Art et, plus particulièrement, du chant poétique, de l’expérience de la mort, de l’intériorité et de la place de l’homme dans le monde.

Dans la première de ces élégies, le poète invoque l'Ange* par le truchement du «cri» poétique, mais cet ange apparait très vite inabordable. Quant au poète lui-même, il se révèle dans l’incapacité d’accueillir la Beauté. D’ailleurs, dans cette complainte, l'Ange et la Beauté sont qualifiés de « terribles ». Par la suite, les principaux thèmes du recueil sont déclinés tour à tour : l’inconscience humaine, la prise de conscience de la mort, de l’amante, de la nuit, du  héros qui vient de mourir. Cette élégie se veut donc un tableau de l’état du monde moderne  et des tâches que le poète va devoir accomplir ; elle se referme sur la mort du jeune Linos dont le chant de plainte, selon la mythologie antique, aurait donné naissance à la musique et à la poésie.

Il est bien difficile pour qui n’est pas familiarisé avec l’œuvre de Rilke de retrouver tous ces thèmes dans la chorégraphie qui nous est proposée. Mais ce que l’on ressent en effet face à ce spectacle, c’est un étonnant sentiment de lyrisme et de liberté, voire de romantisme, engendré par la légèreté de la gestuelle, l’immatérialité des corps dans l’espace, l’envie, voire, le besoin qu’éprouvent ces artistes sur le plateau de transmettre à leur public - avec un raffinement extrême, il faut le préciser - les idées et sentiments qui leur traversent l’esprit. L’œuvre est d’autant plus lyrique qu’elle est en grande partie soutenue par les chansons du film Ziggy Stardust and the spiders from Mars de David Bowie, réalisé par D.A. Pennebaker en 1973. Etonnant choix musical, me direz-vous mais qui, finalement, ne s’oppose pas au silence qui auréole la plus grande partie de l’œuvre et qui s’accorde en revanche parfaitement avec la proposition chorégraphique, laquelle ne fait que matérialiser et rendre visible la musique qui ruisselle sur les corps. Aucune illustration de quoi que ce soit par conséquent, ce qui a pour avantage de laisser l’esprit du spectateur vagabonder dans un univers irréel où le rêve occupe une place prépondérante. Il en ressort une impression d’harmonie, d’ivresse de liberté et finalement, de calme et de sérénité.

J.M. Gourreau

Evol / Claire Croizé, Théâtre de la Bastille, du 16 au 20 octobre 2018.

 

*La figure de l’ange traverse toute l’œuvre de Rilke. Dépouillé de toute référence religieuse, tout en gardant l’énergie spirituelle qui s’en dégage, l’ange rilkéen devient une créature mythique à part entière prenant place dans sa propre mythologie. Dans « l’espace sans lien » de la modernité, le Poète prend la place du Saint (thème très baudelairien) et tend vers la figure de l’Ange. Celle-ci est multiple : métaphore du Poète, de la conscience unie, voire du Narcisse.

Faizal Zeghoudi / No land demain ? / L’exode syrien

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Photos J.M. Gourreau

Faizal Zeghoudi :

L’exode syrien

 

Tout est parti d’un poignant reportage réalisé par Omar Ouahmane sur les migrants syriens, diffusé au cours de l’émission Interception sur France Inter : ce dimanche-là, Faizal Zeghoudi était à l’écoute. Le chorégraphe franco-algérien referma le poste de radio, bouleversé, les larmes aux yeux. Ce que venait d’évoquer le reporter, ce qu’il avait entendu, ce qu’il avait vécu au contact de ces gens allait au-delà de toute imagination : comment ces hommes, ces femmes et leurs enfants pouvaient-ils avoir le courage de fuir, en abandonnant en toute hâte leur terre natale - sous les bombardements, il est vrai - en délaissant tous leurs biens, leur famille, leurs amis, leurs souvenirs ? Où trouvaient-ils la force d’âme et l’énergie pour affronter mille dangers et risquer leur vie pour accéder à une hypothétique terre promise, un eldorado inconnu présumé salvateur ? Que de vexations, de peurs, de sévices, d’agressions et de traitements inhumains avaient-ils dû subir pour en arriver à un tel point de non-retour… Quel courage leur avait-il fallu pour fuir leur quotidien, se lancer dans une aventure à l’issue plus qu’incertaine, tenaillés par la faim, la soif, la peur et seulement animés par le stress, l’instinct de survie, l’espoir…

C’est tout cela qui détermina Faizal Zeghoudi à vouloir partager ses interrogations, à se lancer sur les pas du journaliste de la radio pour évoquer à son tour cet exode, ce drame… Et notamment l’incommensurable détresse de ce peuple en fuite, les horreurs et vicissitudes qu’il a pu ressentir, vivre et subir sans jamais pouvoir revendiquer son statut d’humain. Ce, dans le seul but de reconquérir sa dignité et, surtout, sa liberté. No land demain ? est malheureusement un drame auquel nous sommes confrontés quotidiennement à l’heure actuelle et qui ne peut nous laisser dans l’indifférence.

Nolanddemain ph serge la fourcade 1Nolanddemain ph serge la fourcadeNolanddemain 2018 ph laurent girardeau                           Photo Serge La Fourcade                                               Photo Laurent Girardeau                                            Photo Serge La Fourcade

L’on sait l’immense charisme qui étreint l’âme de ce chorégraphe. Lorsqu’un sentiment lui serre le cœur et qu’il tient à le faire partager, tous les moyens, tous les artifices à sa portée lui sont utiles pour en décupler la force. Or, dans cette création bicéphale avec le scénographe Rémi Bénichou, il eut l’idée d’immerger le spectateur avant son entrée dans la salle dans un étonnant dispositif scénique, installation plastique enveloppant le public d’images vidéo pour lui conférer, au travers d’un montage syncopé destiné à le mettre dans un état de transe, un choc commotionnel qui le place ex abrupto dans l’ambiance. La représentation qui lui fait aussitôt suite plonge d’entrée de jeu l’assistance dans une atmosphère de guerre et de chaos des plus poignantes : la bande-son de Lucas Barbier, composée de sons enregistrés en direct sur le terrain - bruits d’explosions, tirs de Kalachnikov, chutes de corps et de pierres sous l’emprise des obus - ne laisse aucune place à l’équivoque.

Dès lors, tout devient parfaitement lisible. La chorégraphie se veut calquée sur une musique souvent oppressante, ce qui rend ces deux atouts indissociables et renforce leurs effets. La peur se lit sur les visages des corps stressés qui tremblent, se terrent, sursautent au moindre bruit insolite, rampent et se dissimulent dans les décombres. Tout se passe dans l’urgence. Les gestes sont incohérents, saccadés, instinctifs, dénués semble t’il de toute motivation. Petit à petit, au fur et à mesure des rencontres pourtant totalement fortuites, une sorte de cohésion naît de ces êtres désorientés. Le groupe qui se forme rassemble et coordonne ses énergies, galvanise ses forces malgré l’angoisse qui l’envahit chaque minute un peu plus. Tous s’embarquent alors sur un esquif de fortune sur une mer plus souvent impétueuse que calme, surmontent tant bien que mal leurs peurs et leurs frayeurs alors que la tempête se déchaine, unissent leurs forces pour éviter le naufrage. Un passage volontairement long et répétitif mais poignant au sein duquel Faizal analyse et dissèque la souffrance engendrée par l’effort. Enfin, Lampedusa se profile à l’horizon. L’espoir renaît sur les visages, mais les difficultés de l’accueil surviennent très vite, les émigrants, à bout de forces, étant sans ménagement refoulés par les habitants de l’île.

Voilà un vibrant hommage au courage des migrants, orchestré de main de maître et servi par des interprètes acquis à la cause de leurs auteurs.

J.M. Gourreau

No land demain ? / Faizal Zeghoudi, Bois-Colombes, 12 octobre 2018.

 

DATES TOURNEES 2018/2019 de NO LAND DEMAIN ? 

 Le 19/10/ 2018 à 20h30 Le Cuvier de Feydeau Artigues-près-Bordeaux (33),

 Le 14/12/2018 à 14h et 20h30 Théâtre Edwige Feuillère Vesoul (70),

 Le 11/01/2019 à 20h30 Casino Lucien Barrière Bordeaux (33),

 Le 08/02/2019 à 20h30 Centre Culturel Terrasson (24),

 Le 11/04/2019 à 14h et 19h30 Festival danse au fil d'avril Théâtre de Privas (07).

 

Dave St Pierre et Alex Huot / Fléau / Eloge de l'homosexualité

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Photos Dave St Pierre

 

 

Dave St Pierre et Alex Huot :

Eloge de l’homosexualité

 

Il faut de tout pour faire un monde et les arts du spectacle sont là pour en montrer toute l’ampleur et la diversité. Le canadien Dave St Pierre est précisément un de ces artistes hors normes, iconoclaste au sens propre du terme, en marge de notre société. Mais le regard qu’il porte sur celle-ci  est très juste, même si ce qu’il évoque peut déplaire, voire choquer. Et il ne s’en prive pas. Ce qu’il a à dire, il ose le dire franchement, crûment, sans prendre de gants. Sans être réellement choquantes, ses évocations sont souvent à la limite de ce que l’on a envie de voir et de ce que l’on peut supporter. Car cet  artiste se complait à créer des remous et secouer les tabous. C’est d’ailleurs pour cela que ses aficionados se rendent (en courant…) à ses spectacles, juste pour se rendre compte des limites que ce diable d’homme a encore bien pu franchir. Un désir malsain ? Pas tant que cela car, finalement, ses propos nous ouvrent les yeux sur des réalités dont nous n’avons pas toujours conscience, lesquelles, d’ailleurs, peuvent aller jusqu’à nous culpabiliser. C’est un fait que ses convictions ne nous laissent, il est vrai, jamais indemne.

Son dernier spectacle, Fléau, confirme une réputation non usurpée : Dave St Pierre, on le sait, est un homosexuel acquis à la cause, et ce, jusqu’au bout des ongles. C’est entre autres ce propos que le chorégraphe et son ami Alex Huot ont choisi d’évoquer pour nous*. Justement pour montrer que l’homosexualité, qui n’est pas encore universellement admise au sein de notre société, tant s’en faut, est tout de même universellement répandue. Et qu’elle doit avoir droit de cité partout. Seulement, il n’y est pas allé de main morte, même s’il en révèle les facettes les plus touchantes telles l’amour envers son compagnon, l’immense détresse et l’impuissance de l’Homme face à la maladie, l’attention et les soins que l’un des partenaires du couple peut prodiguer à son condisciple en cas de déficience ou de besoin. Cependant, il aurait pu  aussi utiliser un langage à demi-mot pour exprimer les pulsions parfois incoercibles qui agitent ces hommes, ce qu’il n’a nullement cherché à faire, bien au contraire, au risque de ne pas s’en sortir indemne, voire de se détruire. « Fléau, nous dit-il, est né de toutes les laideurs et les beautés de notre relation. Parce que c’est ça l’amour : être autant attaché à son visage qu’à l’odeur de sa merde. (…) Fléau est une vraie histoire d’amour, sans artifices, souvent un peu plate, maladroite, dégueulasse et parfois obscène. Mais c’est plus fort que nous, on trouve ça beau quand même »… 

Bon, OK, tout cela, on l’a déjà compris dès les premières minutes du spectacle. Il n’y a vraiment pas besoin de le marteler à gogo pour nous le faire rentrer dans le crâne, la crudité de sa mise en scène, d’ailleurs loin de la danse, étant stupéfiante. Trop, c’est trop, disait à juste titre Blaise Cendrars mais il faut avouer que la motivation du chorégraphe est des plus réaliste : « L’humain sera toujours un bâtard entre un dieu et une bête »…

J.M. Gourreau

 

*accompagnés d’ailleurs par leur ami le plus fidèle, le chien prénommé « Fléau », lequel s’est mis soudainement à réprimander par de furieux aboiements un spectateur qui s’était permis de manifester sa réprobation durant la représentation par une véhémente diatribe - bien évidemment prévisible - envers ses auteurs... Mais l’animal ne faisait que défendre son maître !

Fléau / Dave St-Pierre et Alex Huot, Le Tarmac, Paris, du 9 au 12 octobre 2018.

Rocío Molina / Grito Pelao / A un enfant sans père

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Photos Lorenzo Carnero & Pablo Guidali

 

Rocío Molina :

A un enfant sans père…

 

On n’en attendait pas moins de cette artiste iconoclaste aux multiples facettes, désormais associée au Théâtre National de Chaillot: voilà une œuvre d’une force incommensurable et d’une créativité étonnante qui, à nouveau, bouleverse et dépoussière le flamenco traditionnel sans pour autant l’écorcher d’une once. Le désir de  maternité et la grossesse sont un douloureux cri du corps pour la majorité des femmes. Même pour les lesbiennes. Ce que traduit Grito Pelao, (Cri écorché), la dernière création de Rocío Molina qui nous révèle un nouveau pan de son histoire et de sa personnalité. Plusieurs chorégraphes féminines avaient déjà mis en scène ce thème et leur ressenti avec beaucoup de bonheur, ne serait-ce que Christine Bastin, laquelle, en avril 1991 dans Grâce, mettait en avant sa féminité mais surtout, la volupté, la félicité, l’immense joie de mettre au monde un enfant avant de pouvoir l’élever.

Rocío Molina quant à elle nous entraîne aussi sur les voies du désir de maternité, mais elle nous révèle en même temps qu’en tant que lesbienne, la vie n’est pas toujours rose. Elever seule son enfant, même lorsqu’il est ardemment désiré, n’est pas sans soulever de nombreuses difficultés, ne serait-ce que le souhait, la soif, le besoin même de partage que cette situation nouvelle peut engendrer. Sans oublier le fait que cet état génère dans son corps une sensibilité et une énergie différentes. Aujourd’hui Rocío Molina, qui a eu recours à la fécondation artificielle, est enceinte de plus de 6 mois. C’est un prodige de la voir encore danser avec un tel courage et une telle fougue, encadrée par sa mère, Lola Cruz et l'une de ses amies, l’extraordinaire cantatrice catalane Sílvia Pérez Cruz. Deux complices aussi étonnantes qu’indispensables les unes aux autres, dont le rôle est autant celui d’un partenaire et d’un soutien que d’un protecteur.

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Photos F. Korsekva

 

 

Il ressort de cette autobiographie qui prône avant tout la féminité, la liberté et l’amour de la vie un spectacle attachant, plein de verve et d’espoir. Laissant une grande part à l’improvisation, le zapatéado de Rocío s’avère toujours aussi sauvage que percutant et porteur d’une grande émotion, même si la chorégraphe semble s’être un peu assagie avec cet évènement. L’épure extrême de la mise en scène met non seulement en valeur les sublimes fresques abstraites bleues du cyclo de David Benito, lesquelles changent toutefois de couleur selon le déroulement de l’histoire, mais aussi la pureté des lignes du bassin dans lequel la chorégraphe-interprète, telle une naïade ingénue dans sa nudité, ira se plonger voluptueusement au cours de la dernière partie de la représentation. Il est d’ailleurs dommage que le spectacle ne s’arrêtât pas sur cette fort belle image, la dernière demi-heure n’apportant rien de plus au message que la chorégraphe brûlait de transmettre à son public.

J.M. Gourreau

Grito Pelao / Rocío Molina, Théâtre National de la danse Chaillot, du 9 au 11 Octobre 2018.